Dans les yeux de ma mère – Genèse et symbolique d’un tableau personnel
C’est un marronnier pour tout le monde à des moments différents, mais il s’est avéré qu’un jour ce fut l’anniversaire de ma Moun’. Comme toujours, aucune idée de quoi lui offrir. Et puis j’ai eu cette idée un poil prétentieuse de lui offrir une reproduction d’un de mes tableaux. Je devais vendre la mèche. Aucun risque à prendre sur un mauvais choix, il me fallait être sûr qu’elle l’apprécierait. Elle en a choisi un. Et là m’est venue l’idée de lui en faire un rien que pour elle, à partir de celui sur lequel elle avait jeté son dévolu. Et c’était parti.
L’inspiration : un cœur, des yeux et une chanson
Je devais faire un cœur et comme c’était pour ma mère, la chanson d’Arno est apparue comme une évidence. Dans ce cœur, il devait y avoir des yeux, et jouer avec les détails, les couleurs et les formes pour y projeter diverses significations.
Et il y en a.
Avec ma Moun’, ça n’a pas été toujours rose notre entente. Elle a manqué de confiance en moi, trop de privation, du coup je manque de confiance en moi (je travaille dessus) et j’ai toujours fait mes coups en scred. Ça m’a valu des baffes, jusqu’à ce que je dise non, des engueulades et des tirages de tronche pendant quinze jours. Il aura fallu que je prenne la tangente pour que nos relations se réchauffent. Il faut préciser que j’étais un petit con. Quelques années en Occitanie, puis mon retour en terre bretonne, c’est du miel. Sous ses manières de fausse bourgeoise se cache un cœur tendre gros comme ça, avec qui je peux discuter de tout. Bon, sauf de cul, ça va sans dire.
Je n’ai pas osé le lui expliquer en direct, déjà parce qu’il y avait des gens et que, mine de rien, je suis un peu pudique. Pas ici. … Moins ici.
Créer dans la contrainte et l’introspection
J’ai passé tout un été à faire une pause. Pour ce tableau, pour la vie de famille et la présence perpétuelle de tous les moutes, je ne pouvais faire autrement. Pour ma santé mentale aussi. Mais ça ne m’empêchait aucunement de cogiter dans tous les sens :
– sur quelle stratégie adapter pour la vente des reproductions
– la mise en place des plugins indispensables à ce domaine
– faire des essais d’impression
– de vieux démons sont réapparus aussi
Mais j’ai trouvé le temps de créer malgré toutes ces contraintes. Ce tableau donc, réalisé spécialement pour ma mère, ma maman, ma mère, ma reum, ma Moun’, son sang.
L’Œil maternel : amour, surveillance et neuroatypie
Elle a toujours eu les yeux rivés sur moi. D’amour évidemment, mais aussi pour me surveiller comme le riz avec un couvercle sur le feu. Tout aussi chiant à nettoyer sur la gazinière. Il faut dire qu’assez rapidement, j’ai été attiré par les pires : les bancales, les cancres, les différents, les pas-fréquentables… En fait, en écrivant ces lignes, je me rends compte qu’encore maintenant, je suis plus attiré par les neuroatypiques. Nous nous aimantons, il me semble. Mes résultats scolaires s’en faisaient ressentir alors et les privations de sorties, de moments partagés avec mes amis, pleuvaient. Nombreux ont été les jours où je tournais comme un lion en cage dans ma chambre, privé de sortie. Parce que j’avais amené un objet quelconque dans mon sac, parce que j’avais fumé, parce que mes notes n’étaient pas à la hauteur de ses attentes, parce que j’avais fugué pour montrer mon profond désaccord…
Mon insolence m’a valu des coups qui ne passeraient plus actuellement. Malgré tout, je ne lui en veux pour rien au monde. Elle a fait avec ce qu’elle avait en approche pédagogique et en histoire personnelle avec un père qui ne filait pas droit. Encore moins quand il buvait trop, ce qui arrivait bien trop souvent. Elle devait être habitée par la terreur que je devienne pareil, car une partie de son sang aussi coulait dans mes veines. Je ne lui en ai voulu que la seule fois où elle a affirmé que si elle avait su, elle aurait été encore plus sévère avec moi. Ce jour-là, j’ai vu rouge, j’ai gardé un minimum mon calme, pour lui expliquer par A + B qu’elle se fourvoyait complètement.
La compréhension mutuelle : de l’enfant au parent
Une fois adulte et parent à mon tour, j’ai compris certaines choses. Je conserve une réticence à la fermeté et à l’autorité que je pourrais affirmer vis-à-vis de mes enfants. Je cède facilement, laisse la corde lâche et n’élève la voix que lorsque mon intégrité physique et mentale est atteinte. Je le confesse, ce dernier point m’arrive parfois un peu trop souvent, à la suite de caprices ou de cris stridents récurrents.
Depuis ce stade de la paternité franchi avec 5 moutes à mon actif (la vasectomie est alors devenue comme une évidence), je me sens on ne peut plus proche d’elle. C’est elle qui sait, même à 800 km de distance et au téléphone, si j’ai repris à fumer ou pas. Cette dépendance lui renvoie tellement celle, insupportable, de son géniteur, qu’elle a mis du temps à vouloir le comprendre. Désormais, nous pouvons en parler, mais ça passe mieux sous le prisme de la bipolarité, puisque la dépendance fait partie des comorbidités de cette maladie, tout comme l’anxiété et les phobies sociales.
C’est elle aussi que mes pieds sentent, qui sait comment je suis venu et quand je suis malade, fort heureusement, la mode n’est plus aux suppositoires… et je sais me débrouiller !
Le processus créatif : Flèches de libération
Le processus créatif m’a donc fait partir du tableau qu’elle avait choisi : DTC, « Dans Ton Cœur ». Pour symboliser l’amour d’une mère qu’elle porte à son enfant et la surveillance digne d’une dictature chinoise, j’ai repris le motif de l’œil plusieurs fois. Comme à mon habitude, j’ai créé le cadre, collé la surface en Isorel et peint trois couches d’apprêt pour donner un semblant de toile. Les tracés réalisés au crayon gris ont délimité les cernes du cœur pour ensuite placer les espaces où apparaîtront les motifs de flèches qui iront tous de l’intérieur vers l’extérieur. Symbole d’explosion, de libération et aussi purement esthétique (mais ce dernier point n’engage que moi), ils ne se répéteront jamais à l’identique. Tous ont des couleurs ou des formes différentes pour conter la multitude de nos évolutions, de nos libérations.
Je précise de nouveau que tout a été fait à main levée, au pinceau pour les aplats de couleurs et aux feutres acryliques pour les détails. Le tout sur un format de 52×58 cm. Voilà, même si j’ai pas mal dévoilé d’histoire et de liens personnels, je m’arrêterai là.
Caresses et bécots à l’oeil.
P.S : comme pour tous les articles de la section blog, à suivre les photos cliquables du processus créatif et une vidéo musicale avec le thème abordé.