Réflexions autour des troubles de l’humeur
Je ne dois pas être le seul, atteint de troubles de l’humeur, à me poser ce genre de questions. Être bipolaire ou ne pas être bipolaire, lorsque le traitement est savamment dosé, les dépendances punies-au-coin-vous-ne-reviendrez-pas et qu’on a fait une croix sur les phases maniaques ou euphoriques (le seul avantage de cette maladie) qui nous font monter dans les tours. Avouons-le, même si nous acceptons de ne plus courir le risque d’une redescente douloureuse après une période maniaque, l’euthymie, c’est chiant. Sur une échelle de l’humeur graduée de moins dix à plus dix, les traitements adaptés nous permettent d’osciller entre zéro et moins deux. Et généralement, lorsque je me sens atteindre un plus trois, mon entourage se demande si je n’ai pas recommencer à fumer et craint l’arrivée imminente d’un passage dépressif. Il m’arrive encore d’en traverser si je tire trop sur la couenne.
Diagnostic tardif et parcours médical
Heureusement ou malheureusement pour moi, je n’ai jamais été hospitalisé. Heureusement, car même si certaines périodes de ma vie l’auraient justifié, j’ai pu échapper à une médication qui aurait pu m’assommer. En serais-je là où j’en suis actuellement ? Aucune idée. Malheureusement, car j’aurais pu avoir un diagnostic beaucoup plus tôt dans ma vie au lieu qu’il me soit « offert » en pleine crise de la quarantaine. J’aurais gagné quelques années pour me stabiliser et construire ma vie différemment.
Arrêts de traitement et conséquences
La tentation peut s’avérer forte de diminuer, voire de stopper les régulateurs de l’humeur et les anxiolytiques… Pour avoir déjà essayé, je ne m’y risquerai plus. Les dépendances sont revenues à leur paroxysme, les fluctuations entre les hauts et les bas s’enchaînaient à un rythme effréné. La patience de mon Amoureuse a été mise à rude épreuve alors qu’elle était enceinte. J’imagine désormais très bien les phases de doute qu’elle a du traverser : « mais qu’est-ce qui m’a pris de faire un enfant avec une telle personne ?!? ». Grâce à ses conseils et à son soutien, j’ai repris contact avec le catalogue indispensable : médecin généraliste => psychiatre + psychologue + reprise et ajustement du traitement. Seulement j’avais encore un produit illicite que je consommais à forte dose et quotidiennement. Il avait la fâcheuse tendance à me faire partir dans les tours assez facilement. Un psychiatre a d’ailleurs bien résumé la façon dont je l’utilisais : comme un anxiolytique, un antidépresseur et un régulateur de l’humeur. Sans aucun respect des doses. C’est là que ça devient fâcheux. Autant je respecte scrupuleusement les prescriptions de mes petites pilules roses, oranges et bleues, autant je fumais des joints en veux-tu, en voilà, en guise de petit déjeuner jusqu’au soir, sans aucune maîtrise.
Parenthèse sur le tatouage et le sevrage
J’ai ouvert mon salon de tatouage sans expérience, embarquant femme, enfants, nourrisson et mes parents dans cette folle aventure. Quelques semaines seulement avant l’ouverture, j’ai entamé mon sevrage. L’enfer. Je me suis alors rendu compte de la montagne face à laquelle je me trouvais et que je n’étais définitivement pas à la hauteur. Additionné d’un syndrome de l’imposteur niveau plus-plus, c’était sans compter les trois confinements pris dans les dents… Je n’ai même pas tenu deux ans avant d’arrêter cette activité.
Soutiens, AAH et statut
Question rentrée d’argent en lien avec mon statut d’artiste-auteur, je ne suis pas mieux loti. Mais fort heureusement, je bénéficie de l’Allocation d’Adulte Handicapé (AAH) qui me permet d’éviter de me retrouver dans des emplois salariés classiques, sources d’anxiété et de dépendances. J’ai la chance de pouvoir développer mon activité d’artiste-auteur sans pression fatale. Reconnaissance éternelle à Simone Veil.
Normalité et rapport aux autres
Pour être honnête, si je ne bénéficiais pas du regard extérieur de mon épouse, je me sentirais tout à fait « normal ». Mais quid de la normalité ? Les neurotypiques, les moldus… un boulot stable, une maison, une voiture, des petits bobos, une certaine routine… Toutes ces choses que je ne connais pas et, j’avoue, je n’ai pas forcément envie de connaître. Vivre avec moi n’est pas de tout repos, d’après ma Douce. Ce n’est pas anodin si je me suis représenté en ours. Asocial, grognon, anxieux au possible, même quand il s’agit d’aller voir des amis, les relations humaines peuvent me mettre à terre sur un mot de travers, monomaniaque et, cerise sur le gâteau, bipolaire ! Mais je travaille sur moi sans relâche afin de ne pas être un poids mort pour mon entourage. Deux ans d’abstinence et rendez-vous thérapeutiques réguliers, vigilance constante.
L’illustration de l’ours et du pingouin
Cette illustration a été réalisée à partir d’un vieux dessin que j’ai souhaité remettre au goût du jour. Une sorte de « remastered » comme pour un album de musique, entièrement dessiné et mis en couleur sur support numérique. J’ai repris aussi le texte de l’ours et en ai ajouté un au pingouin. À l’origine, il se voulait être un clin d’œil au film « Daddy cool, infinitely polar bear ».
Précision : loin de moi la prétention d’affirmer que les doutes sont la propriété intellectuelle avec copyright des neuroatypiques.
Cependant, je pense sincèrement que leur intensité et leur fréquence sont au-delà de la moyenne. Par l’intermédiaire du pingouin, l’accent a été mis sur cette réflexion récurrente : « Nous avons tous des hauts et des bas ». Rendez-vous compte qu’il existe juste des degrés d’intensité inatteignables pour certains. Renseignez-vous sur les troubles psychiatriques et autres handicaps : Ameli – Comprendre les troubles bipolaires.
Quelques injonctions récurrentes
- Allé, secoue-toi un peu !
- Nous ne sommes pas des cocotiers, pour information.
- Quand on veut, on peut !
- C’est juste dans ta tête…
- Et dans la tienne, il y a tellement d’air, qu’on pourrait y faire de l’avion.
- C’est vraiment nécessaire tous ces cachets ?
- Oserais-tu demander à un diabétique s’il peut vivre sans son insuline ?
- Il ou elle est tellement lunatique qu’on se demande s’il ou elle ne doit pas être un peu bipolaire.
- Et l’effet Dunning-Kruger, tu connais ?
J’arrête là, je vais finir par être mauvais comme une teigne. Et dans le cas où vous restiez bivouaquer sur vos positions, du haut de ma légendaire tolérance, je me permets de vous délivrer le message à caractère informatif suivant : allez vous faire bien cuire le cul sur des braises ardentes 😉
Caresses et bécots à l’œil.
P.S : les illus et un morceau de nirvana pour illustrer musicalement le propos.